La mort : toujours le meilleur agent littéraire !
Depuis plus de dix ans, Philippe Chappuis, alias Zep, a délaissé son héros iconique Titeuf pour des récits plus adulte et humain qui sont tous publiés aux éditions Rue de Sèvres. Il a réussi à délaisser l’humour potache pour s’enfoncer, album après album, dans les méandres sombres et lucides de la condition humaine. Après Une histoire d’hommes, The End ou Ce que nous sommes, le Genevois signe avec Tourner la page son nouveau roman graphique, une tragédie grecque moderne servie par une aquarelle richement travaillée.

L’histoire est cynique : Lambert Delville, lauréat du prix Femina il y a quinze ans, est aujourd’hui un écrivain tombé dans l’oubli. En dédicace, il n’est plus qu’une ombre invisible. Son éditrice historique refuse de publier son dernier manuscrit. Sa némésis : un certain Antoine Himmel, une machine à vendre des thrillers angéliques, la nouvelle coqueluche de sa maison d’édition. Cerise sur le gâteau : sa compagne le quitte. De quoi lui offrir, sur un plateau d’argent, une belle dépression.
Acculé, Delville décide littéralement de prendre le large. En mer Égée, seul sur son bateau, il simule sa mort lors d’une tempête. Et là, miracle du capitalisme littéraire, dès l’annonce de sa disparition tragique, c’est le retour en grâce : les ventes s’envolent, les hommages pleuvent, les critiques sont dithyrambiques. Son éditrice, hier si froide, déclare désormais : « Un grand auteur ne meurt jamais, ses mots sont éternels. » Pendant ce temps, caché sur une île isolée avec une valise de billets providentielle, l’auteur en repos forcé, suit, tant bien que mal, ce pitoyable spectacle avec délectation : il est redevenu un grand auteur. Oui, mais un grand auteur mort.

Une satire du milieu littéraire
Zep ne se contente pas de raconter une fuite ; il dissèque la vanité du monde culturel. Comment la postérité se construit-elle ? Pourquoi faut-il absolument « laisser une trace » ? L’album est une réflexion cinglante sur la marchandisation de l’artiste, quelle est la valeur d’une œuvre si ce n’est celle que l’éditeur décidera ? Le récit bascule lorsque le passé rattrape le fugitif : un ancien assistant tente de s’approprier son travail, et les propriétaires de la valise de billets débarquent sur l’île paradisiaque. La seconde vie de Delville va rapidement, peut-être un peu trop, se transformer en un nouveau cauchemar existentiel. Là où l’on attendait une réflexion complexe sur l’impossibilité de fuir son ego ou les conséquences réelles de sa supercherie, le récit choisit une issue presque trop lisse, presque morale. Zep nous avait pourtant habitué a plus de finesse et de réflexion dans ses autres œuvres réalistes. Son écrivain raté semble s’en sortir avec une facilité déconcertante, ce qui affaiblit la critique sociale pourtant bien entamée en début d’album. Comme s’il n’avait pas voulu pousser le bouchon jusqu’au bout de la noirceur de son sujet.

Des aquarelles pleines d’émotion
Sur le plan visuel, c’est somptueux. Zep abandonne le trait clair de ses débuts pour des planches aquarellées particulièrement soignées. De toute sa bibliographie « sérieuse », c’est peut-être, graphiquement parlant, l’album le plus travaillé. Le résultat est bluffant de sensibilité. Les ciels de la mer Égée, la lumière crue qui englobe l’île, la mélancolie du petit port : chaque case respire, vibre et porte le poids des émotions des protagonistes. Cette technique, plus fluide et organique, sert parfaitement le propos, elle humanise des personnages souvent broyés par un système impitoyable. Quoi de mieux qu’une peinture à l’eau pour rendre la beauté de ce monde perdu au milieu de l’immensité maritime ?
Tourner la page est une œuvre qui interroge notre propre rapport à la gloire et à l’oubli, malheureusement sans trop nous déranger, tout en restant captivant et rythmé avec un final, bien que convenu, qui remet tout en perspective.
Est-ce une peur personnelle de l’auteur de finir aux oubliettes ? Peut-être. Mais ce qui reste, c’est la maîtrise d’un conteur qui a compris que la vraie liberté, c’est d’accepter de ne pas durer éternellement. Une véritable tragédie moderne dessinée avec le cœur et l’intelligence d’un auteur qui a analysé avec justesse les vanités de notre temps.
Gwenaël JACQUET

TOURNER LA PAGE par Zep
Parution : 22 avril 2026
EAN / ISBN : 9782810210114
Format : 24,1 x 32 cm
Pages : 80
Prix : 20.00€



