Bamboo Films : L’éditeur de BD devient producteur et impose sa marque au cinéma

C’est une transformation majeure pour un éditeur incontournable de la bande dessinée en France. Avec la création de sa filiale Bamboo Films, la maison fondée par Olivier Sulpice ne se contente plus de céder les droits de ses succès, elle compte désormais produire, contrôler et signer ses propres adaptations cinématographiques. Une stratégie née d’une frustration et concrétisée par une ambition claire : devenir une marque de cinéma à part entière.

La genèse d’une ambition industrielle

Tout part d’un constat amer. Lors de l’adaptation des Profs en 2013, un carton à 4 millions d’entrées, Bamboo n’avait pas de réelle prise sur le résultat final. « On a juste vendu les droits et donné notre avis », explique Olivier Sulpice. Pour ne plus subir ce processus et éviter les adaptations « lissées » qui trahissent l’esprit des œuvres, l’éditeur décide de reprendre le pouvoir. Il fonde alors deux structures, Bamboo Films et Bamboo Prod, pour maîtriser toute la chaîne de production.

Bamboo Films s’attaque aujourd’hui à son premier gros chantier avec beaucoup d’ambitions pour le long-métrage Les Gendarmes. Sorti le 5 août 2026 dans plus de 400 salles, ce film marque le baptême du feu de la nouvelle société. Avec un budget de 8 millions d’euros, dont un apport direct de l’éditeur, le risque financier est réel. Mais l’enjeu est surtout industriel : « Je pense que ça va nous faire gagner une division dans les médias », affirme Olivier Sulpice, qui a passé chaque jour du tournage à Mâcon aux côtés des acteurs Arnaud Ducret, Julien Arruti, Alice David et Fred Testot. Débuter avec cette série était une évidence, Olivier Sulpice la connaît sur le bout des doigts puisqu’il en est coscénariste. Néanmoins, le rythme entre les histoires en version papier et en version cinéma est totalement différent, il a donc confié l’adaptation et l’écriture et la réalisation au duo François Prévôt-Leygonie et Stéphan Archinard.

« Depuis le début de l’aventure Bamboo, ma passion est de donner vie à des histoires. Alors, franchir le pas vers le cinéma est apparu comme un formidable défi. En créant Bamboo Films avec Matthieu Zeller, notre volonté était claire : ne pas attendre que l’on vienne nous proposer d’adapter nos BD, mais être à l’initiative, lancer les projets et les accompagner avec le même soin que nous apportons à nos albums. »
Olivier Sulpice

L’humour de la BD est censé être toujours présent même si elle sort de la planche unique avec une chute en fin de page pour s’étendre sur prêt une heure trente. La brigade du chef Dugorgeon y est confrontée à un vol de nains de jardin à grande échelle alors que le petit village de Charnay-Lès-Mâcon se prépare à l’annuelle Grande Fête des Jardins…

La série restant une des plus importantes pour les éditions Banboo avec plus de trois millions d’albums vendus dont trente mille rien que pour le premier tome. Le dix-neuvième volume étant prévu pour le 28 octobre 2026 en librairie.

Une ligne éditoriale et un rythme soutenu

La stratégie de Bamboo Films est claire : puiser exclusivement dans le catalogue de la maison mère pour garantir l’ADN des œuvres. Le succès (ou l’échec) de Les Gendarmes, dont l’objectif est d’atteindre le million d’entrées, conditionnera la suite. « Si on prend un bide monumental, je ne sais pas si on continuera », admet Olivier Sulpice. Mais si le pari est gagné, la cadence sera soutenue : « L’objectif est de faire deux films par an. »

Le pipeline est déjà rempli. Un deuxième film, adapté de L’Adoption de Zidrou et Monin, est prévu pour le premier semestre 2027. Réalisé par Ivan Calbérac et coproduit avec Mandarin, ce drame sur le lien père-fils réunira François Damiens et André Dussollier. Parallèlement, une version live des Sisters est en cours d’écriture avec SND, et une adaptation de Boule à zéro, l’histoire d’une fillette atteinte de leucémie, est dans les starting-blocks.

« J’ai rencontré Henri Jenfèvre, en 1992 lors de notre service militaire en gendarmerie… Nous avons commencé à réaliser des petites BD le soir. Les Gendarmes a été la troisième BD éditée par Bamboo mais c’est la série qui a vraiment donné l’impulsion à la maison. »
Olivier Sulpice

Une marque mise en avant

Au-delà du contenu, Bamboo Films veut imposer son identité visuelle. Chaque production sera précédée d’un logo animé de 12 secondes mettant en scène la mascotte de l’éditeur, adaptée à l’univers du film. Pour Les Gendarmes, un bambou sort de terre pour enfiler un képi ; pour les prochains projets, il changera de costume. Dans L’Adoption, le bambou portera un bonnet péruvien et jouera de la flûte de pan. « Bamboo va se voir ! C’est important que Bamboo devienne une marque qui crée de la sympathie », s’enthousiasme le fondateur. Cette signature visuelle vise à créer un lien direct avec le public, à la manière des grands studios.

Un nouveau modèle pour la BD

En prenant le contrôle artistique et financier, Bamboo Films tente de répondre à un problème récurrent : Largo Winch, Gaston Lagaffe, Lucky Luke, Blueberry, Natacha, Spirou… L’histoire des adaptations de bandes dessinées au cinéma est jalonnée de déceptions. Si le public boude souvent ces transpositions, bédéastes et éditeurs continuent de croire au potentiel de ce rapprochement entre deux médiums. Face aux échecs passés, une nouvelle stratégie émerge : ne plus simplement céder les droits, mais prendre le destin des œuvres en main. Le but étant de garder un contrôle et une cohérence de l’univers afin de fidéliser les lecteurs en les tournant en spectateurs et vice versa. Une stratégie que Média-Participations, l’énorme groupe belge d’édition et de création multimédia occupe déjà mais de manière plus industrielle et donc sans cette cohérence entre les œuvres voulue par Olivier Sulpice.

« Adapter, c’est trahir, dit-on. Olivier sait que pour faire un bon film, il faut savoir bien trahir. Et ses auteurs lui font assez confiance pour accepter cette trahison-là ! »
Matthieu Zeller

Le même constat a également poussé Jean-Louis Gauthey, fondateur des éditions Cornélius, à monter sa propre structure de production, Bâton. Heurté par les résultats « discutables » des tentatives d’adaptation d’Anouk Ricard, il voulait reprendre la main. « La vision du créateur ne supplante jamais celle du groupe dans ce genre de projet », déplore-t-il, pointant une tendance à « lisser les ambitions ». Avec Bâton, il développe actuellement une adaptation de Faits Divers en coproduction avec le studio d’animation Tchack, garantissant un ton absurde fidèle à l’auteure, déjà validé par France Télévisions pour sa plateforme Slash.

Olivier Sulpice et Matthieu Zeller, fondateurs de Bamboo Films en 2018, tenant l’objet du délit, fil conducteur du film « Les gendarmes ».

Un making of en bande dessinée

Bamboo ne se contente pas de produire le film, il en documente la genèse avec Les Gendarmes, l’album du film. Cet ouvrage dit collector sert de passerelle entre les deux médiums : il plonge le lecteur dans les coulisses de la production, de l’écriture du scénario au choix des acteurs, jusqu’aux cascades réalisées sur le tournage à Mâcon. En alternants reportages sur la fabrication du long-métrage et planches originales de la BD ayant inspiré quelques scènes. L’album offre une immersion totale dans la stratégie de Bamboo Films d’occuper le terrain pour fidéliser son public, du papier à l’écran.

Avec Bamboo Films, l’éditeur basé à Mâcon espère devenir un acteur incontournable du cinéma français, prêt à apprendre « à la dure » un nouveau métier pour protéger ses créations. Ce rapprochement entre édition et production cinématographique pourrait bien redéfinir les règles du jeu, transformant les éditeurs de BD en véritables studios de création multimédia.

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